Un arbre mort

Un arbre mort. Des corbeaux sur le peu de branches rabougries qui l‘habillent encore. Un tronc massif, creux, cerné de marbrures noires et fendillées témoignant du passage de flammes ayant embrassé, léché son écorce jusqu’à y laisser un souvenir indélébile. Le souvenir d’une passade embrasée, soudaine, ravageuse. Et autour, le vide. Rien sur plusieurs mètres. S’il y avait d’autres arbres dans ce qui est désormais une clairière encerclée par la forêt, ceux-ci n’ont pas résisté au cataclysme. Seul ce vieux chêne défiguré, abandonné, se tient encore ici. Perchoir à charognes, gardien traumatisé du passé. Et pas uniquement du sien.

Chaque vendredi depuis sept ans, un homme vient briser le silence et la quiétude de la clairière, difficile d’accès. Si celui-ci vient se recueillir, sans un mot, son pas lourd et maladroit à travers la végétation ne manque pas de faire déguerpir animaux et volatiles. Seuls restent perchés ces vieux corbeaux, noirs comme la nuit et curieux comme des fouines, leurs yeux savants braqués sur ce quinquagénaire déplumé au regard triste qui, comme à chaque fois, déplie son tabouret de camping, pose son sac à dos au sol et s’assied en face de son arbre. Et se souvient, les lèvres serrées.

C’était un soir de juillet. Il travaillait de nuit à la forge, comme il le faisait alors depuis une vingtaine d’années. Ce soir-là, la température n’avait pas vraiment baissé après la tombée de la nuit, et l‘ouvrage à proximité de ces énormes pièces de métal chauffées à plusieurs centaines de degrés était éprouvant. Pas moyen de compter sur le moindre courant d’air frais pour s’aérer, pourtant l’avantage à travailler de nuit dans ces conditions. Mise à part la météo, la nuit se déroulait comme à l’accoutumée, dans la cacophonie ambiante des presses, des marteaux et des jurons filtrés par son casque antibruit. A la pause, il discuta avec ses collègues au sujet du Tiercé d’abord, puis de tout et de rien, comme ils le faisaient chaque nuit. Ils avaient souvent des débats passionnés au sujet de ce qui se passait dans l’actualité et des déclarations des hommes politiques qu’ils appréciaient ou, le plus souvent, détestaient. Le ton montait, ils se traitaient d’idiot, d’abruti, pour finalement tomber d’accord sur le fait que de toute façon « on est dans la merde et on nous prend pour des cons ». Puis la sirène retentissait, ils rangeaient leurs gamelles et retournaient travailler. Jusqu’à ce que les premiers collègues de l’équipe du matin arrivent pour la relève. La routine.

Après sa douche, il se retrouvait face à son casier, entouré des autres travailleurs de nuit qui se préparaient comme lui à rentrer chez eux jouir d’un sommeil bien mérité. Il ouvrit la porte de son casier, comme il l’avait déjà fait des centaines, des milliers de fois auparavant. Placardée à l’intérieur de celle-ci, une photo de son mariage. Sa femme et lui, quinze ans plus tôt. La voir en arrivant lui donnait une raison de travailler disait-il, et une raison de rentrer chez lui une fois la journée de travail achevée. Ce matin-là, et pour la première fois depuis toutes ces années, il eut comme un pressentiment. Une gêne dans la poitrine, une sensation d’assèchement dans la bouche, de malaise. Perturbé, il se pressa de s’habiller et de rejoindre sa voiture. Il se sentait oppressé, presque paniqué, sans toutefois être en mesure de savoir pourquoi.

Il roula vite. Trop vite. Presqu’arrivé chez lui, il croisa une voiture qui roulait en sens inverse. Jusque-là, il n’avait fait qu’avancer sans faire attention à rien, les yeux braqués sur la route devant lui. Mais à ce moment, dans la douce lumière du jour qui se lève, il tourna la tête et fixa son regard sur le conducteur de cette voiture. Comme s’il devait le faire. Comme s’il devait voir cet homme. Ce fut bref, mais il eut le temps d’analyser le visage renfrogné de celui qui, de son côté, restait concentré sur la route, l’air sévère. Le regard fou. C’est en tout cas ce que se dit notre homme. Toujours plus inquiet, bien qu’incapable d’en connaître la raison, il arriva chez lui, se gara et se précipita à la porte d’entrée. Elle était verrouillée, ce qui le soulagea. Brièvement. Il tourna sa clef dans la serrure et entra, en refermant derrière lui.

Habituellement, il entendait la radio résonner dans la cuisine et pouvait humer l’odeur du café depuis l’entrée. Plusieurs choses le frappèrent alors : il avait froid, alors qu’à l’extérieur il faisait déjà bon. Il n’y avait pas un bruit, il ne pouvait entendre que sa respiration, de plus en plus rapide. Et l’atmosphère qui régnait dans la maison était telle une brume lourde et poisseuse. Il n’osait parler, s’avança lentement dans le couloir. Il ne lui fallut pas longtemps pour constater que quelqu’un avait saccagé la demeure. Respirant de plus en plus fort, il pressa le pas et arriva dans le salon. La télévision avait disparue, des livres jonchaient le sol et la bibliothèque était renversée. Paralysé par la peur, par ce genre de terreur qui n’arrive que rarement et qui empêche de fuir face au danger, il ne parvenait pas à appeler sa femme. Tremblant dans l’encadrement de la porte, les joues mouillées par les larmes qui s’échappaient de ses yeux écarquillés, immobiles, il finit par remarquer que la table basse était brisée en deux. Et que du sang maculait le sol, depuis l’autre côté du canapé.

La police arriva une heure plus tard, après qu’il eut finalement réussi à les appeler. Ils constatèrent le cambriolage, le sang sur le sol. Mais ne trouvèrent aucun corps. La femme fut portée disparue et des recherches furent organisées. Quelques semaines plus tard, un homme se fit arrêter pour une série de cambriolages commis dans la région. C’était celui qu’il avait croisé en rentrant chez lui, celui au regard de fou. Emprisonné pour six ans, il nia le meurtre. Le corps de la victime ne fut jamais retrouvé, et le cambrioleur finit par purger sa peine. Depuis ce matin tragique, notre homme venait se recueillir une fois par semaine devant cet arbre, sous lequel il venait pique-niquer avec sa femme des années auparavant et sur lequel ils avaient gravé, sur de l’écorce épargnée par les flammes, leurs initiales.

Cela fait une heure qu’il fixe l’arbre. Les corbeaux n’ont pas bougé, et leur intérêt n’a pas diminué. Ils ont l’habitude de le voir ici, assis durant deux à trois heures, immobile, parfois même sous des trombes d’eau. Mais cette fois-ci, il se redresse. Déjà. Les volatiles en semblent surpris, sans pour autant quitter leur perchoir. Il s’approche du tronc, s’y appuie avec les mains et regarde le sol à l’intérieur de l’arbre creux. Des larmes viennent mouiller la terre, dessinant des cercles sombres. Il sanglote à présent. Après quelques instants durant lesquels le temps lui a semblé s’être arrêté, il se détourne et repart à travers la forêt. De nouveau, il fait craquer les branches, secoue les feuilles. Puis il revient, un sac en toile sur l’épaule. Son paquet semble lourd, et il vient le poser délicatement devant son tabouret. Il se revoit alors, cette nuit-là.

Sa femme ayant disparu le matin-même, il ne travaillait pas. C’était la pleine lune. Ne pouvant rester chez lui, il était sorti. C’était du moins ce qu’il avait prévu de dire si on lui demandait ce qu’il était allé faire dans la forêt à une heure pareille. Il s’assura que la clairière était déserte, et retourna chercher quelque chose. Il revint avec un grand sac en toile sur l’épaule, qu’il posa délicatement devant l’arbre dépouillé et tordu, sinistrement éclairé par la lune. Il avait une pelle, et creusa le sol à l’intérieur du tronc. Il dut creuser longtemps afin de pouvoir y glisser le contenu du sac. Une fois fini, il s’assit au sol. Il desserra le cordon qui fermait son paquet à son extrémité et le replia sur quelques centimètres, pour découvrir le visage de sa femme. Il l’embrassa, l’enlaça et la pleura de longues minutes. Puis il l’enterra sous leur arbre.

Hier, se rendant au travail, il croisa la voiture d’un homme. De cet homme, celui qu’il avait vu ce matin-là. Il le reconnut immédiatement. Pas une nuit ne passait sans qu’il vit son visage en rêve. Il fit demi-tour et le suivit, la rage au ventre. Le cambrioleur rentrait chez lui, et une fois arrivé, notre homme se jeta sur lui et l’étrangla, de toute son âme. Toutes ces années passées à le haïr, à le cauchemarder décuplaient ses forces.

Ainsi il retrouve sa femme ce soir, avec le cadavre de son meurtrier. C’est ce qu’il lui avait promis ce soir-là, avant de l’ensevelir. Il ouvre son sac à dos et en sort une corde, qu’il va attacher à l’une des branches encore solides. A l’extrémité, il fait un nœud coulant, en équilibre sur son tabouret pliable. Puis il va chercher le corps, et l’approche de l’arbre. Il le pose au creux du tronc, pousse un long soupir, les larmes aux yeux. Il passe sa main sur le vieux chêne, comme pour le remercier, et retourne à son sac à dos. Il en sort une bouteille qu’il vide sur le cambrioleur, craque une allumette et enflamme le sac de toile. Et alors que le feu prend, il monte sur son tabouret, passe la corde à son cou et se laisse tomber, tandis que les flammes accordent une valse, la dernière, à ce vieil arbre à l’agonie depuis bien trop longtemps.