Lucas

Il fait nuit, pas un bruit pour briser la quiétude qui a envahi la maison endormie. Lucas, malgré l’engourdissement de ses membres et la chaleur de sa couette, est réveillé par une sensation désagréable dans le fond de sa bouche. Il a soif. Une pépie soudaine le tire de son sommeil et va l’empêcher de se rendormir. Il lutte un instant, déglutit pour s’humecter la gorge, et finalement cède à la soif et s’extirpe de ses draps chauds.

Marchant sur la pointe des pieds, lentement pour ne pas réveiller sa petite sœur ni ses parents, Lucas progresse dans l’obscurité. A mesure qu’il avance vers la cuisine,  il a le sentiment que le silence qui régnait jusqu’ici dans la maison est contrarié par nombre de bruits à peine perceptibles, mais bien réels. Non seulement il entend un grincement par ici, un craquement par là, mais un courant d’air froid lui gèle subitement les os. Comme une présence qui passerait à travers son corps, bien décidée à atteindre sa destination sans s’ennuyer à le contourner. Il s’arrête, stoppé net par cette sensation de gelure qui lui mord les muscles. Il hésite, se retourne en direction de sa chambre. Il est à mi-chemin. Et la soif se fait de plus en plus pressante.

Il reprend sa marche furtive, mais chacun de ses pas fait désormais craquer le parquet qui semble grogner de douleur sous le poids du maigre garçonnet de huit ans, lequel passe alors de sueurs froides à un malaise tropical qui soude son pyjama à sa peau. Le grondement intermittent des lattes envahit l’espace tout autour de lui. Il est au centre d’un microcosme instable, déchiré par ce bruit que peut-être lui seul perçoit, luttant pour conserver son équilibre et maintenir son cap.

Il progresse, assailli par toutes les pensées qui lui viennent alors comme pour illustrer la détresse qui lui caresse les chevilles, menaçant de les saisir à chaque seconde pour l’envoyer au sol. A la merci de la première entité venue des tréfonds de l’obscurité qui a cerné la maison.

« Pom pom pom pom »

Des petits coups répétés résonnent depuis le plafond, comme si un enfant courait à l’étage. Impossible pourtant, personne ne dort là-haut. Lucas ressent une douleur dans la poitrine, comme si l’on enserrait son cœur de toutes ses forces. Les escaliers dans son dos, il n’ose se retourner. Il déglutit, amplifiant la sensation de sécheresse présente dans sa gorge. Il est immobile, mais bien conscient qu’il ne peut rester là très longtemps, à découvert et seul dans le noir.

Un sursaut de courage –ou peut-être de désespoir- le fait reprendre sa route. Plus rapidement, cette fois. Aucune plainte ne s’élève du sol désormais, cette subite prise de risque s’avère apparemment salvatrice. Arrivé dans la cuisine, il appuie immédiatement sur l’interrupteur de la lumière, tout en se retournant en direction du couloir pour s’assurer qu’il n’est pas suivi.

Rien dans le couloir, et plus un bruit. Lucas est rassuré, il reprend son souffle lentement. Toujours les yeux rivés sur le couloir, il attrape un verre, le remplit d’eau au robinet et le vide d’une traite. L’atmosphère dans la cuisine est gelée, et son pyjama mouillé de sueur lui saisit tout le corps. Il regarde toujours le couloir. Il s’en approche lentement. Il pose sa main sur l’interrupteur, se prépare à affronter de nouveau le trajet qui le sépare de son lit. A se battre contre le noir, en tentant de se convaincre que ce qu’il entend, ce qu’il voit –ce qu’il sent même- n’est que le produit de son imagination.

Une minute passe. Il est temps. La température dans cette pièce semble frôler le zéro degré, il n’a qu’une hâte : retrouver la chaleur de ses draps. Il appuie de nouveau sur le bouton, plongeant la cuisine dans le noir. Et se jette dans le couloir à pas de loups afin de ne réveiller personne en passant.

Obnubilé par les chimères auxquelles il pensait échapper, il n’a pas pris le temps de regarder dans la cuisine. S’il l’avait fait, l’effroi l’aurait immanquablement saisi pour le briser à jamais. Il saute dans son lit, ne se doutant pas un instant de ce qui se trouvait dans son dos, alors qu’il observait le couloir à la recherche d’une menace à laquelle il lui aurait fallu se soustraire.

Et tandis qu’il s’endort, paisiblement, rassuré, la tête enfoncée dans son oreiller, le corps de sa pauvre mère se vide lentement du peu de sang qu’il reste dans les veines qu’elle s’est elle-même entaillées.