Juke-Box

Dès les premières notes, je me sens transporté. Enlevé à travers le temps, l’espace. La musique a ce pouvoir incroyable de déterrer le plus ancien souvenir, la plus vieille sensation enfouis dans notre subconscient. C’est comme si chaque note faisait vibrer quelque chose, une corde onirique parfaitement accordée qui entrerait en résonance avec l’ensemble de mon âme. Une chaleur hystérique irradie ma poitrine, excitant la partie de mon cerveau dans laquelle sont stockés mes souvenirs, laquelle m’envoie alors les images d’un film que j’ai déjà vu mais que je prends plaisir à revoir. Qu’il soit bon ou mauvais, gai ou triste, réconfortant ou même terrifiant. Comme ces grands classiques du cinéma que l’on se regarde de nouveau lorsque l’on s’ennuie chez soi ou que le temps ne nous permet pas de sortir. Ou simplement par envie.

Plus de vingt heures par jour, on me laisse dormir dans un coin, sans un bruit, sans une attention. Geôliers indifférents, dépourvus de sentiments. Leur mission : me sortir de mon placard une fois par jour pour me faire écouter les chansons avec lesquelles je me suis construit au fil des années, la musique qui a rythmé certains de mes jours, certaines de mes nuits. La raison de tout cela est obscure, je ne comprends pas très bien. J’ai pourtant le temps d’y penser, coincé dans la pénombre durant des périodes qui me semblent chaque fois durer une éternité. Une éternité de tortures, à la fois infligées par mes ravisseurs et par moi-même, m’épuisant mentalement à tenter de comprendre le pourquoi du comment. Si je savais ce qu’ils attendent de moi, peut-être pourrais-je le leur donner ? Et peut-être pourraient-ils enfin me laisser partir ? Je ne me souviens pas depuis quand je suis ici, ni même des circonstances de cette expérience absurde dont je suis le cobaye.

Ce que j’aime quand ils viennent me chercher, me portent jusqu’à la petite salle crasseuse dans laquelle trône uniquement un grand fauteuil de cuir noir usé par le temps et les postérieurs. Ils m’y déposent et calent avec précautions le casque sur ma tête, bien placé sur mes oreilles. Plus que quelques secondes, je me prépare à décoller, j’attache ma ceinture et éteint mon portable. Puis ils arrivent : les premières notes, le riff entêtant que je reproduisais à la bouche en écoutant le disque à plein volume dans ma vieille Renault 5. J’ouvre les yeux et je contemple le paysage en face de moi : la campagne berrichonne dans laquelle j’ai découvert la vie : les copains, les filles, l’alcool. Je suis sur ce qu’on appelait « la route de l’école », qui filait à travers les champs jusqu’au petit village au centre duquel se trouvait le vieux bâtiment où on avait appris à lire. Je me souviens de ce jour-là, je rejoignais mon pote Tony devant l’église qui nous avait vus baptisés des années auparavant. Freebird. Cette chanson me ramène toujours à Tony. On écoutait cette chanson en boucle quand on avait fumé –et fumer était la principale occupation nous avions tous les deux à cette époque-là. Le temps d’un solo, ce sont des bribes de souvenirs partagés avec lui qui me reviennent, sans rapport les uns avec les autres –si ce n’est lui. Et le pétard.

Je me surprends à penser à ma condition, pour la toute première fois lors d’une de ces sessions musicales. White Rabbit, et la voix pourtant hypnotisante de Grace Slick me sortent de cet engourdissement jouissif dans lequel je m’empêtre chaque fois que je me retrouve dans ce fauteuil. J’ai peur. Je réfléchis vite, très vite. Tout me semble clair.

Ils veulent mes souvenirs.

La peur se change en terreur. Je viens de recevoir un électrochoc, je n’entends plus la musique que je sais résonner dans mes oreilles. Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi ? Il faut que je me calme, ou quelqu’un risque de se rendre compte que je ne suis plus le paisible voyageur sensoriel que j’étais jusque là. Je dois reprendre le contrôle de mes pensées. La crainte que cet éclair de lucidité me porte préjudice m’aide à me calmer, et à nouveau j’entends le son d’une batterie frappée avec passion au loin. Je me concentre et me rapproche de cette cacophonie brute mais maîtrisée, et je rattrape un YYZ qui s’approche de sa conclusion. Et avant de m’en rendre compte, je suis dans une chambre. Une chambre d’adolescente, avec des posters de Rush, de Queen et de Led Zeppelin aux murs. Virginie… Une blonde aux yeux bleus magnifiques, inaccessible. La première fille qui s’est offerte à moi. C’était ici, sur ce lit drapé de rose, entre une peluche Winnie l’Ourson et un poney bleu qui semblait plus âgé que moi. J’avais seize ans, elle aussi. Une main sur mon épaule, je me retourne. Elle est nue, me regarde langoureusement de ses yeux brillants, son autre bras cachant ses petits seins bien droits, parfaitement ronds et symétriques. Et alors que je m’apprête à l’enlacer, la musique s’arrête et lorsque mes lèvres effleurent les siennes, je change à nouveau de décor.

Un bar, et mes lèvres au contact d’une autre blonde cette fois. Une pinte fraîche de ma bière préférée, un soir de semaine après le boulot. Et une version live d’Ironman de Black Sabbath dans les enceintes qui grésillent de ce bistrot dans lequel je ne me souviens pas avoir jamais mis les pieds. Surprenant. Jusque là chaque lieu, chaque évènement m’étaient familiers. Je suis seul à ma table. Pourtant je ne crois pas m’être un jour retrouvé seul dans un bar pour boire une bière. Une détonation. Je me retourne vers la sortie, comme toutes les personnes présentes. Les regards se croisent, c’est l’incompréhension. Une explosion, encore plus proche cette fois. Les gens paniquent, se mettent à courir dans tous les sens. Je reste cloué à ma chaise, hébété. Un cri. Des gens qui se bousculent pour entrer dans le bar, qui se précipitent derrière le bar pour s’y cacher. Je ne bouge pas. Je veux, mais je ne peux pas. Je crois que la peur me paralyse. Non, ce n’est pas la peur. Plutôt la curiosité. Je veux savoir ce qui se passe et je sais, je sens, que la réponse va venir me trouver par elle-même. Une silhouette derrière les fenêtres du bar. Elle s’avance, lentement, vers la porte. Une démarche pataude, maladroite. D’autres silhouettes. Elles arrivent à la porte, la poussent. Un éclair, de nouveaux hurlements. La lumière me fuit. Imitée par la musique.

On m’enlève le casque, on m’emmène. Mais pas à mon placard.

Mon corps est porté jusqu’à l’extérieur. Je ne sais pas comment je le sens, c’est difficile d’être conscient de ce qu’il se passe autour de nous lorsque l’on est déjà mort. Je sais pourquoi ce bar ne me disait rien. Ce soir-là, c’était la première fois que j’y allais. Ce soir-là, nous avons été attaqués. Pas par des hommes. J’ai été épargné alors. Ils avaient du se faire la main sur d’autres personnes, parce qu’ils savaient exactement quoi faire lorsqu’ils m’ont crevé les yeux et brisé les os. Je pense que je ne leur servirai plus à rien, maintenant que je me souviens: je risquerais de bloquer mes souvenirs.

J’ai aimé vivre, j’ai aimé les gens et j’ai aimé la musique. A travers elle, ils ont trouvé un moyen de réveiller en moi tous ces souvenirs, de me rappeler tous ces gens que j’ai croisés, au cours de cette vie à laquelle ils m’ont fait m’accrocher en m’offrant une fois par jour un moment de parfaite quiétude. Combien de temps cela a-t-il duré ? Je ne saurais le dire. Qu’est-ce que ça leur a apporté ? Sont-ils curieux de comprendre une espèce qu’ils vont –s’ils ne l’ont pas déjà- exterminée ? Je n’aurai jamais de réponse.

Ils ont dû se débarrasser de moi, je ne sens rien d’autre qu’un froid intense qui semble envahir jusqu’à mon âme. Mes pensées se dérobent, elles semblent s’éloigner. Je pense que le moment est arrivé. Moi qui priais pour être libéré de ce calvaire il y a encore quelques heures, je me rends compte que je ne veux pas mourir.

J’ai peur. Je m’affaiblis.

Je réunis mes dernières pensées, le peu d’énergie qu’il semble me rester, et me dis que je suis déjà mort. Je vais perdre mon enveloppe charnelle, mais mon âme restera indemne. N’est-ce pas comme ça que ça fonctionne ? Je vais enfin quitter cette carcasse qui m’emprisonne depuis des semaines. La liberté. Et pourtant, ma conscience semble s’éloigner, mes pensées me semblent de moins en moins perceptibles. Et alors que je me concentre pour faire résonner une dernière fois les notes d’une chanson quelconque, la première qui vient, je me sens las et lâche prise.